Biographie de Sokaku Takeda (2)
par Tokimune Takeda
Traduction française: Ludwig Neveu
L’article suivant a été préparé avec l’aimable assistance de Jocelyn Dubois.
La Guerre de Quatre Jours
Le 1er janvier 1868, l’Empereur ordonna au Shogun Yoshinobu Tokugawa, qui était retranché à Osaka, d’entrer dans la capitale Kyoto avec une petite armée. Cependant Yoshinobu soupçonna que les clans Satsuma et Choshu prévoyaient de le piéger et entra dans Kyoto par deux villes différentes, Toba et Fushimi, avec environ 10000 soldats des clans Aizu et Kuana en pointe. Il s’ensuivit une guerre de quatre jours qui éclata le 3 du même mois. A un certain point, les clans Satsuma et Choshu rencontrèrent des difficultés contre les attaque d’artillerie de l’armée du shogunat et il fut même proposé de transférer l’Empereur dans un autre endroit. Le 4, les armées des deux clans nommèrent Yoshiaki Shinno (membre de la famille impériale) commandant en chef d’une force expéditionnaire. En conséquence, l’armée du shogunat était forcée de se trouver en opposition face à l’armée de l’empereur, ce qui lui fit perdre son esprit combatif et fuir dans le château d’Osaka.
Parmi les membres de la garde de protection qui accompagnait le Shogun Yoshinobu se trouvait la « yugekitai », littéralement l’ « armée volante » (des experts du sabre issus du kobusho, dont Kenkichi Sakakibara) et le commandant Mononoi Shunzo, un expert du sabre de cette époque. Cependant Mononoi était secrètement de mèche avec les royalistes provoqua un incendie dans une pièce près du salon de réception du Shogun tirant profit de la confusion dans le château d’Osaka. Il trahit le Shogun et chercha refuge dans le manoir du clan Tosa après avoir été pourchassé. La situation s’aggrava donc. Toute l’armée du shogunat fut placée sous la responsabilité de la famille Kishu. Les clans Aizu et Kuana et le Shinsengumi (les forces spéciales du shogunat, voir AN n°74) remplacèrent celle-ci en tant qu’escortes. Yoshinobu reçut par la suite l’ordre de se rendre immédiatement dans la province orientale et retourna à Edo (ancien nom de Tokyo) par la mer.
Menace sur le château d’Edo
Au matin du 6 février 1868, environ 22 clans comprenant ceux de Satsuma, Choshu et Owari, levèrent une armée pour contrôler trois routes : celle de Tokai, celle de Tozan et Hokuriku, et celle d’Arisugawanomiya. Taruhito Shinno reçut l’étendard impérial et un sabre en tant que commandant en chef de la force orientale. Ils se mirent en marche, le moral au plus haut, s’étant mis d’accord pour attaquer le château d’Edo simultanément le 15 mars.
Kaishu Katsu, un vassal du Shogun, envoya Tetsutaro Yamaoka (Tesshu Yamaoka) à Sunpu (ancien nom de Shizuoka) comme messager personnel et proposa à Takamori Saigo d’arrêter l’attaque sur Edo. Katsu rencontra également Saigo quand ce dernier entra à Edo. Yoshinobu se retira et fut assigné à résidence dans la ville de Mito (dans la province d’Ibaragi). Il insista sur l’importance de sauver les citoyens d’Edo et demanda à Saigo d’arrêter l’attaque sur Edo. Saigo accepta. Le nouveau gouvernement décida de nommer Kamenosuke Tayasu comme successeur de la famille Tokugawa et démontra qu’il n’avait pas d’intention de la détruire en public, afin d’inspirer confiance parmi le peuple. Yoshinobu Tokugawa entra dans le temple Kan’eiji à Ueno et présenta sa démission.
Pourtant, ceux qui se sentaient redevables de la dynastie Yokugawa organisèrent le « Shogitai » avec Hachiro Amano à leur tête et se retranchèrent dans le temple Kan’ei d’Ueno. Leur nombre s’élevait à environ 2000 personnes mais le 15 mai, les forces gouvernementales ouvrirent le feu toutes ensemble à partir du manoir Kashu à Hongo (l’actuel arrondissement de Bunkyo) et envahirent Uenoyama. Le Shogitai fut vaincu au cours de cette bataille d’une journée, impuissant contre les fusils nouvellement fabriqués des forces gouvernementales, et s’enfuirent.
Le sauvetage d’Edo
Les forces gouvernementales proclamèrent un ordre composé de cinq conditions, dont celle d’abandonner le château d’Edo. Un représentant, Tayasu, accepta humblement cet ordre. Le 11 avril, l’évacuation du château d’Edo eut lieu sans effusion de sang, grâce à la loyauté de Saigo, Katsu et Yamaoka. Ceci évita à Edo d’être transformé en mer de flammes, et sauva les vies et les logements de milliers de citoyens.
C’est ainsi que les guerriers d’antan, nos prédécesseurs, protégèrent le Japon jusqu’au bout en faisant preuve de l’esprit du Yamato au sens large en évitant le piège de l’invasion orientale et les politiques coloniales.
Le facteur fondamental fut la dévotion à l’idéal de sacrifice individuel pour le bien du pays. On peut voir l’influence de la vraie tradition japonaise, née à l’âge des kamisama (divinités). La façon de s’entraîner de Sokaku Takeda était également enracinée dans cet esprit et il manifesta son respect pour celui-ci durant sa vie tout au cours des ères Meiji, Taisho et Showa. Son sens de la justice se manifeste partout et son esprit intrépide unique fut évident dans ses actes et ces qualités ont inspiré la jeunesse des générations qui ont suivi.
La guerre d’Aizu
Le chef du clan Aizu, le Seigneur Katamori Hatsudaira (voir AN n°74), qui avait été vaincu à Toba et Fushimi, fit pénitence et envoya Michitaka Kujo, chef de la force de pacification dans la région de Ouu, pour proposer une pétition d’excuses au clan Sendai ainsi qu’aux nombreux clans de la région d’Ouu plus de dix fois. Cependant, un membre de l’état-major, Shuzo Sera du clan Chosu, écrivit une lettre secrète déclarant en substance qu’une décision avait été prise de détruire des clans situés en Ouu afin d’établir les clans Satsuma et Choshu dans cette région. L’existence de cette lettre arriva à la connaissance de Segami du clan Sendai et Sera fut assassiné à Fukushima. Le 23 avril, les principaux vassaux de chaque clan de la région d’Ouu se rassemblèrent et formèrent une « Union de Ouu ». Apprenant cela, les clans Satsuma et Choshu levèrent une armée contre cette union et firent marche sur les routes de Shirakawa et Echigo.
Keisuke Oshima et plusieurs autres de l’armée du shogunat qui s’étaient échappés d’Edo combattirent dans des lieux tels que Utsunomiya et Nikko. Le Shinsengumi combattit également en divers endroits avant d’être vaincu à Koshu. Environ 300 hommes parmi lesquels des soldats de l’armée du shogunat, le clan Mito et le Shinsengumi, rejoignirent l’armée du clan Aizu et participèrent à la bataille de Shirakawaguchi.
Le champ de bataille de Shirakawaguchi
Un conseiller chargé du château d’Aizu, Tanomo Saigo (plus tard appelé Kinshin Hoshina) devint gouverneur général et prit ses fonctions. Dans la bataille de Shirakawaguchi environ trente lutteurs de sumo, dont Sokichi Takeda (le père de Sokaku), chef du Groupement des lutteurs de Sumo d’Aizu, se battirent vaillamment comme artilleurs. Une grande armée du gouvernement (l’armée de l’ouest), constituée de soldats de quatre clans (les clans Satsuma, Choshu, Ogaki et Oshi, avec Taisuke Itagaki et Masaharu Ijichi ainsi que d’autres du clan Tosa pour former l’Etat-Major) se mirent en marche pour attaquer. Shirakawa était le point d’entrer dans le territoire d’Ouu. Etant donné que prendre cette région signifiait un tournant de la guerre en faveur de l’armée de l’ouest, celle-ci déclencha de vigoureuses attaques au canon à plusieurs reprises à la fin avril. Pourtant, l’artillerie d’Aizu était supérieure et l’armée de l’ouest fut repoussée et incapable de percer et de pénétrer sur le territoire. Le 1er mai, l’armée de l’ouest se divisa en trois corps et fit marche sur trois routes, Hondo, Kurokawaguchi et Tanaguraguchi, à chaque endroit menant de durs combats. Il en résulta une rupture du front à Tanaguraguchi et l’armée de l’ouest approcha de la position d’artillerie à Shirakawaguchi par derrière, forçant enfin ce groupe à battre en retraite. Bien que l’Union de Ouu installée dans le château de Shirakawa offrit une forte résistance, les clans finirent par se rendre. Les clans Tanagura, Hiharu, Yonezawa et Sendai se rendirent l’un après l’autre, laissant seul le clan Aizu.
La fin tragique du Groupement des Jeunes de Nihonmatsu
A cette bataille, Hironaka Kono, qui plus tard devint président de la Chambre des Représentants, et plusieurs autres membres du Kiseitai du château de Miharu se soumirent à l’armée de l’ouest. L’avant-garde de l’armée envahit le château de Nihonmatsu. A ce moment la plupart des membres du clan du château étaient dispersés sur le territoire de Shiraishi, un petit nombre de ceux qui restaient, dont un chef vassal, Ichigaku Niwa, un groupe d’hommes âgés et un corps de casse-cou composé de blancs-becs de seize ans et moi étaient organisés sous les ordres de Tetsutaro Kimura. Les jeunes garçons portaient des pardessus de combat rouges et prirent leurs positions de tir au Mont Daidan au sud-ouest du château de Nihonmatsu. Ils épuisèrent tous leurs obus et portèrent les fûts des canons au rouge. Puis ils entreprirent de se jeter sur l’armée de l’ouest en brandissant des sabres longs qui étaient plus grands qu’eux, et la plupart d’entre eux fut taillée en pièces. Cette tragique histoire fit pleurer les kami.
L’Armée de l’Ouest envahit la ville fortifiée d’Aizu
Le clan d’Aizu organisa quatre groupes, les Seiryo, Byakko, Shujaku et Genbu, par tranches d’âge. Ces noms prenaient leur origine dans les enseignements de l’Inyodo ou Voie du Yin et du Yang, et correspondaient à quatre dieux-oiseaux représentant les quatre directions. D’autres groupes s’y joignirent également. L’armée de l’ouest se rua dans le Wakamatsu en emmenant des forces importantes et une grande bataille s’ensuivit. Le 23 août, l’armée de l’ouest pénétra dans la ville fortifiée. A ce moment là les hommes du clan qui participaient à diverses batailles retournèrent au château l’un après l’autre et quelque 5000 hommes se retranchèrent dans le château de Tsuruga (le château de Wakamatsu).
Histoire secrète du Groupement des Lutteurs de Sumo sauvés de justesse
Les Aizu possédaient deux batteries de canons rayés fabriqués aux Etats-Unis, que l’on ne trouvait nulle part ailleurs au Japon à cette époque, et l’un d’entre eux était endommagé après avoir tiré. Les membres du groupement des lutteurs de sumo, ayant appris la défaite du groupe d’artillerie d’Aizu à Shirakawaguchi, se rendirent à la ville fortifiée d’Aizu Wakamatsu en traînant les autres batteries intactes à travers toutes sortes d’embûches sur de longues et mauvaises routes. Cependant, ce groupe fut pris pour l’ennemi par les défenseurs du château. Ces derniers fermèrent le portail et commencèrent à se préparer pour attaquer le groupe.
Les unités d’artillerie ne pouvaient donc pas entrer dans le château et se retrouvaient coincées. Si elles restaient elles seraient à coup sûr complètement détruites par l’armée de l’ouest qui encerclait progressivement le château. C’est alors que Taizo Yamakawa, l’astucieux général du corps d’artillerie ordonna aux soldats d’amener les flûtes et tambours des maisons privées. Ils démontèrent l’artillerie et enveloppèrent chaque morceau dans un tissu blanc pour les faire ressembler à des autels de cérémonie portables. Ils cachèrent les armes telles que les sabres et les fusils dans des paniers d’osier et ceux du groupement des lutteurs de sumo se déguisèrent en fermiers et portèrent les charges. Ils marchèrent au son de “Shishimai”, la danse du lion, et dansèrent au refrain joyeux de “Higanshishi”, le tout étant typique des Aizu. Les défenseurs du château comprirent enfin que le groupe était de leur côté et leur ouvrit le portail. Les femmes autour du groupe réussirent à entrer dans le château en dansant avec eux. Les lutteurs de sumo choisis paradèrent devant l’armée de l’ouest en portant la précieuse artillerie avec légèreté. Ils furent observés avec des yeux suspicieux mais personne ne se figura la vraie nature des fardeaux. Si le groupe d’artillerie avait été découvert ils auraient sûrement été détruits. Cet incident fit mériter à Taizo Yamakawa le sobriquet de « général astucieux » des Aizu pour le différencier de Kanpei Sagawa qui était appelé le « général au cœur de lion ».
Le courage de Sokichi Takeda
Les groupes d’artillerie de l’est et de l’ouest avaient tous deux eu de grandes réussites militaires. Pourtant, les troupes Satsuma et Choshu de l’armée de l’ouest dont la force dépendait de sa puissance mobile utilisait « Edo Sumo Ozeki » (artillerie spéciale)…
Il était bien connu que la puissance du groupe d’artillerie Choshu avait permis au clan Choshu de détruire la grande armée du shogunat auparavant, quand les Choshu étaient attaqués. C’est contre ces impressionnants groupes d’artillerie de l’armée de l’ouest que les 30 membres du Groupement des Lutteurs de Sumo avec Sokichi Takeda à sa tête participèrent à des batailles historiques à Hamagurigomon, Toba, Fushimi et Shirakawaguchi. Le groupe d’artillerie d’Aizu prouva sa supériorité contre son homologue de l’armée de l’ouest dans ces batailles.
Le chef du Groupement des Lutteurs de Sumo, Sokichi Takeda (Aizu Ozeki) fouettait sans pitié ceux qui faisaient preuve d’une attitude lâche au combat et encourageait mais aussi terrifiait les artilleurs, quand les deux forces se trouvèrent engagées au corps à corps il se précipita sur les ennemis en brandissant une lance fabriquée spécialement et les mis en pièces. Son incroyable bravoure était aussi connue de l’ennemi et il fut surnommé “Oemon Sokichi”. En retour de son service extraordinaire il fut promu au titre de “yoriaiseki” (magistrat en chef) le 12 juin. Il reçut par la suite une lettre d’éloges de la part du seigneur du clan Aizu envers le groupement des lutteurs de sumo pour leur bravoure dans le transport de la précieuse artillerie à l’intérieur du château. Cette lettre authentifiant les exploits de Sokichi Takeda durant cette période fut préservée pendant de nombreuses années.
Quand un vassal important, Tanomo Saigo, s’échappa en secret du château afin de contacter l’armée à l’extérieur, Sokichi l’accompagna. Il alla à Sendai pour essayer d’y recruter des lutteurs de sumo comme lui, ainsi que dans la Préfecture de Yamagata, quand il apprit la chute du château d’Aizu et il resta à Sendai. Tanomo Saigo se retrancha à Goryokaku dans la région de Hakodate avec Kamajiro Enomoto et y livra de durs combats mais ils furent vaincus et il se rendit avec Enemoto et quelques autres.
(à suivre)
This article is used with the permission of Aikido Journal and originally appeared in Aiki News #75 (August 1987).






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